Chic, y a pénurie ! (1) Choisir ses céréales et son café dans le monde d'après

Nous vivons une période totalement inédite paraît-il. Chacun puise dans sa réserve personnelle de souvenirs et d’expériences pour trouver quelques repères connus. Pour moi elle appelle un écho des années 90 dans la Russie et l’Ukraine émergeant de la période post-soviétique. Quand un système s’écroule et qu’on tente de reconstruire autre chose derrière, sans moyens, avec des bouts de ficelles. Avec la débrouille, l’entraide, la capacité à faire durer ce qui ne devait pas durer et une bonne dose d’humour absurde.

Alors? Local ? Importé ? Artisanal? Industriel ? Suremballé ? En vrac ? C’est quoi un « bon produit » après l'effondrement ?

Emballages, sacs, poches, pourquoi vous ai-je tant méprisés ?

Il y a 30 ans à Moscou les magasins étaient vides et il y avait des pénuries importantes. Les gens passaient des heures à faire la queue avec leur "avoska" filet à provision "au cas où".  Sauf dans les magasins en devises, où seuls étrangers et membres de la nomenklatura pouvaient, en carte de crédit, se procurer à grands frais des produits de supermarché très moyens pas mieux que chez Ed. L’un de ces rares magasins était une joint-venture finnoise appelée Stockmann. En tant qu’étrangers impatients, nous finissions souvent par y avoir recours. Et avant les fêtes de Noël, nous y allions pour des courses en taxi. Le chauffeur, voyant la destination, nous demanda d’un air un peu gêné mais plein d’espoir, si on pouvait prendre plusieurs sacs plastiques et lui en donner un pour sa fille. C‘était des sacs de Noël vert, rouge et doré avec sapin, étoiles, boules et Père Noël. Mals à l’aise, nous avons ramené nos courses dans plusieurs sacs de manière à lui en laisser un, même deux. Il était vraiment ravi et nous a remercié plusieurs fois pour sa fille.

Avec un peu d’empathie, on pouvait comprendre l’enthousiasme du chauffeur de taxi. On pouvait essayer de se remettre dans cet état de fraîcheur et de naïveté pas si lointaines. Les couleurs, les motifs joyeux, quand on n’y ai pas habitué, ça flatte l’œil ça donne l’illusion du bonheur systématique, ça emballe ça transmet quelque chose. Surtout quand votre décor et vos objets habituels sont gris ou marronnasses. La couleur, la matière claquante, brillante voir agressive, c’était comme une promesse d’accès à un pays joyeux, opulent et méconnu.

Mes épluchures dans un sac Hermès

Quelques années plus tard, dans la cour de mon immeuble vieillot du centre de Lviv, il y avait une benne en métal rouillé pour les ordures. Dans les premières semaines j’allais y jeter mes poubelles proprement emballées dans les nombreux sacs plastiques amenés dans mes bagages. Epluchures de patates et rognures de viandes dans des sacs Fnac, Go sport, ou BHV bien épais et brillants. Je voyais bien que dans la benne il n’y avait que des ordures en vrac, sur lesquelles trônaient mes sacs. Mais bon. Je pensais passer pour une étrangère originale. Puis, au passage suivant, j’ai observé que le niveau d’ordure ne baissait pas, et que mes sacs étaient vidés et disparaissaient, recyclés et nettoyés avec profit par des personnes sages âgées et économes de l’immeuble qui s’en serviraient pour leurs courses.

Sur les marchés, de petites mamies vendaient tous les jours pour quelques grivnas des poches plastiques bien moins solides que mes merveilles. Donc c’était un peu comme si je foutais mes déchets à la benne dans un sac Hermès.

Je pense aujourd’hui avec émotion à ces mamies économes, quand je pars au magasin de vrac en pestant parce que j’ai perdu ou laissé chez un commerçant telle poche plastique bien costaud pour les patates, tel sachet commode pour le riz et moins lourd qu’un bocal. Et les canadiens d'origine russe ou ukrainienne hallucinent quand ils voient le prix des filets à patates trendy à Montréal.

Ma boîte de protège-slips en décoration d’intérieur

La perception de ce qui est beau est toute relative. Quand aucun produit n’est emballé, toujours servi en vrac dans un papier bistre rugueux et peu étanche, quand les seule boites cartonnées sont de mauvaise qualité avec une impression baveuse, quand vous devez, dans des transports vétustes et bondés trimbaler vos bocaux pour le marché sans être sûr de les remplir, alors oui, une boite de protège-slips avec une belle impression quadri mauve et blanche avec des plumes et dessins évanescents en dégradé et une jolie typo féminine, c’est beau et décoratif. Ça mérite d’être exposé sur le frigo dans la cuisine. Un filet de poulet reconstitué sous blister, impeccablement moulé avec une belle photo de campagne et un éleveur jovial, ça fait riche et ça a l’air bon et sain.

Et oui, le Nescafé lyophilisé en boite métal ou verre, qui coûte cher, avec des gens voluptueux ou des gringos dans les pubs toutes neuves, ça a l’air terriblement meilleur qu’un café turc fait par mamie sorti d’un sac en kraft obtenu de haute lutte via des voisins. Ce moment délicat, où les gens pour vous recevoir au mieux, achètent du Nescafé hors de prix pour vous le servir et eux s’en privent pour boire le breuvage maison que vous rêviez de goûter. Et vous faites mine de vous délecter d’un pauvre Nescafé de cantoche.

Après des décennies d’utilisation de l’image, de visuels déclinés dans toutes les gammes, de messages touchant tous nos sens, notre œil et nos oreilles en sont aujourd’hui tellement saturés, qu’à l’inverse, on cherche le repos dans un objet neutre, dans une absence de nom et de promesse. Le summum c’est le produit brut dans un contenant transparent ou totalement insipide. Le produit qui vient de pas loin, dont on connait le vrai trajet, fait par des vrais gens.

Le riz qui est du riz, qui n’a pas besoin d’Uncle Ben’s, ni de coller jamais. Les pâtes qui sont des pâtes, sans avoir des cuistots italiens, ni de martiens qui enlèvent les grand-pères pour bouffer des Lustucrus. Le café qui se passe du Gringo, des orchestres Mariachi, de l’ami du petit déjeuner, le café qui ne se nomme pas désir, juste café.

Roman perdu au milieu des yaourts

En banlieue Lyonnaise pendant mes études, je faisais mes courses au Carrefour local. L’idée la plus saugrenue que nous ayons eu  avec mes colocataires, c’était d’emmener notre correspondant russe, le lendemain de son arrivée en France, faire les courses avec nous. Et dans le linéaire des yaourts, de lui demander de choisir. Ses yeux à ce moment-là…

Pétrifié, il est resté planté, terrassé par l’agression visuelle et sonore. Au bout de quelques minutes où nous étions déjà en train d’aller dans les autres rayons, je m’aperçus qu’il ne nous suivait plus. Je revins en arrière, et je le vis. Doucement il s’approcha du linéaire, effleura les packagings, se rapprocha des paquets qu’il déchiffrait péniblement, alors qu’il parlait un français parfait. Il leva des yeux hagards vers moi.

-« Tu as choisi ?

-Non, là, je ne sais pas. Choisis toi. J’aimerais bien rentrer maintenant. »

On est passé à la caisse. Il marchait comme un robot, totalement muet. Après quelques jours, il nous a dit que ça avait été un moment d’une grande violence pour lui.  Nous avons ensuite discuté, sans trancher, pour savoir si ce moment était une violence inutile ou salutaire, comme plonger dans l’eau gelée d’un coup plutôt que de rentrer petit à petit. Découvrir le monde de la consommation par petites touches ou par une entrée fracassante dans son HyperTemple .

Petit à petit, tester les Danone nature, les BA au Biofidus, les Gervita, les petits Suisses, le Yop, les yaourts à la grecque, la faisselle, les Danettes, les Paniers de fruits, c’est devenu un jeu. Il y a pris goût. Il avait peur de ne pas avoir le temps de goûter à tout avant son départ. C’était quelque chose d’excitant et de douloureux à découvrir. Que la quantité de choses à goûter, à convoiter, est sans fin. Bienvenu dans la Mecque de la frustration. Tu as beau avoir, il y a toujours un truc que tu n’auras pas et que d’autres t’étaleront sous le nez.

Quand il n’ y a rien à convoiter ou pas grand-chose, l’esprit cherche ailleurs et pour peu qu’on soit prêt à voir le verre demi-plein, ses plus petites trouvailles ont des airs de victoire. Est-ce qu’avoir moins de choix de consommation nous uniformise ? Ou au contraire nous oblige à exister différemment ? Les magasins de vrac sont reposants pour la vue. Acheter le même riz mais le cuisiner différemment. Acheter le même café mais passer plus de temps à le boire avec des amis.

Oui c’est un truc de vieux des pays riches, et c’est facile à dire quand on n’a pas réellement souffert de cette absence d’offre.  Mais finalement, beaucoup de personnes dans des pays en transition, après une phase frénétique à goûter tous les yaourts, à boire du Nescafé, à acheter toutes les promos, à changer d’opérateurs tous les mois, sont arrivées à s’en dégoûter aussi…

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