On pourrait penser que les essais politiques de Vaclav Havel sont une lecture réservée à ceux qui s’intéressent à l’histoire contemporaine de la République Tchèque. En fait, ses analyses, à la fois politiques et philosophiques, sont une vraie matière à réflexion pour comprendre les totalitarismes passés mais aussi les dérives et les dangers qui, par nos comportements, menacent nos démocraties. Une lecture exigeante mais salutaire et hyper actuelle.

Décortiquer un système totalitaire et ses failles

Dans lettre ouverte à Gustav Husak en 1975 (le Printemps de Prague a été réprimé dans le sang en 68) Vaclav Havel adresse au dirigeant du parti communiste tchécoslovaque une analyse sans appel des effets délétères de l’idéologie sur la société. Le pouvoir prétend, à grand renfort de statistiques de production, que la société est solide et le pays prospère. Havel prétend démontrer que si on approfondit l’analyse, c’est tout à fait faux.

Les gens sont tenus par la peur ou la crainte de perdre quelque chose si ils ne manifestent pas leur adhésion. Arrivent aux fonctions administratives clés, des personnes sans scrupules ni morales, animées par l’appât du gain. Cela accélère le développement de la corruption. Chacun navigue pour obtenir ou ne pas perdre ses petits avantages. Pour limiter leurs souffrances, les citoyens ne se défendent plus, ne se battent plus pour rien, ils deviennent apathiques et indifférents. Malgré les slogans qui clament l’épanouissement de l’homme dans la société et les grandes valeurs humanistes, les satisfactions ne sont pas dehors, elles se trouvent dans la sphère privée, dans le confort, le repli sur la famille.

Une telle vie est démoralisante et ouvre la porte à « l’esthétique de la banalité », l’« humanisme du café du commerce », la « jovialité de la ménagère » ou la « médiocrité joyeuse ». Le pouvoir se sent menacé par tout autre type d’œuvres ouvertes, amenant une réflexion originale et va donc, non seulement interdire certaines œuvres classiques jugées subversives, mais aussi empêcher l’éclosion de nouvelles formes d’art et de réflexion.

Les parutions alternatives même confidentielles, jouent alors un rôle clé pour faire mûrir ou diffuser une autre vision. On arrive à une « impuissance morale et spirituelle » du fait de la « castration de la culture ».

Par tout ces éléments, le pouvoir obtient « la paix des cimetières ». Une société vivante a une histoire. L’ordre mis en place par le régime est un ordre sans vie qui tue l’individuel, le particulier. Il n’y a pas de place pour l’histoire réelle et imprévue. Le régime écrit une « pseudo-histoire » avec des fêtes et des événements factices. Parfois des événements réels font « craquer » cette surface et le désordre jaillit comme un rappel à la réalité d’une histoire véritable.

Le totalitarisme comme miroir des limites de la démocratie

Dans « Le pouvoir des sans pouvoir » écrit en 1978, Havel revient sur les fondement de l’idéologie totalitaire et les moyens d’y résister défendus par les dissidents de la charte 77.

Dans les sociétés classiques il y a une division entre dominants et dominés. Dans un régime totalitaire, la fracture se fait en chaque individu. Il prend l’exemple d’un gérant de magasin de légumes qui met dans sa vitrine une banderole « prolétaires de tous pays, unissez-vous ! ». Est-ce qu’il est enthousiaste ? Est-ce qu’il y croit ? Ou est-ce juste pour avoir la paix ? L’idéologie lui donne un alibi. Il est à la fois victime et soutien du système. Le citoyen n’est pas obligé d’y croire, mais de faire mine d’y croire. Il vit dans le mensonge pour ne pas être mis en difficulté dans son quotidien matériel.

Havel se demande finalement si renoncer à une ambition spirituelle et morale pour préserver ses acquis matériels et techniques n’est pas un penchant global des sociétés modernes et les sociétés totalitaires en seraient la caricature : « ne sommes-nous pas, en réalité, une espèce de Mémento pour l’Occident, lui dévoilant sa tendance latente ? ». La façon dont les sociétés occidentales manipulent l’individu est, en somme, juste « plus subtile et plus raffinée ».

Il reste que « ne pas prendre la défense de la liberté des autres, revient à renoncer à sa propre liberté ». Comme une illustration de ce principe,  Jan Palach s’immole par le feu à Prague en 1969 (voir le documentaire de Raymond Depardon) pour protester contre l’entrée des chars soviétiques.

Être dissident pour Havel n‘est ni une posture d’intellectuels ni d’élite. C’est avoir le souci des autres, de se faire le reflet des souffrances. C’est vouloir « vivre dans la vérité ». Comme moyen d’action, la résistance violente est adaptée à une situation de guerre. Mais dans un système post-totalitaire, une résistance violente face à une société « assoupie dans sa quête de produits de consommation » sera prise comme une agression. Il prône donc une résistance légale et la construction des structures d’une vie parallèle qui fera la promotion d’une culture, de valeurs et de comportements alternatifs.

Comment l’Européen, de l’Est ou de l’Ouest, doit retrouver le chemin d’une politique « antipolitique »

Pour retrouver une place individuelle et responsable dans la vie démocratique, Havel considère que le meilleur outil serait la constitution de communautés dynamiques, mobilisées depuis la base sur un objectif et qui s’auto-organisent. Ces communautés pourraient apparaitre et disparaitre, interagir. Il considère qu’en matière économique comme politique ce type d’organisations, souples, autogérées sont le meilleur outil pour revivifier la démocratie.

Enfin dans « la politique et la conscience » discours prononcé en 1984 à Toulouse; Havel approfondit sa réflexion. D’après lui la tradition rationaliste européenne est le terreau des idéologies et les Européens de l’Ouest sont particulièrement prêts à s’embarquer de grandes causes utopiques. La dernière en date a été la cause de la paix. Selon Havel, l’idéologie pacifiste, angélique, est un moyen d’anesthésier la réflexion individuelle. « Rien ne vaut qu’on lui sacrifie la vie » est le dogme trompeur dans lequel baignent les Européens dans les années 80. Réapprendre à penser par soi-même comme individu libre, prêt à mettre sa vie en jeu est le véritable enjeu d’une politique « antipolitique », d’une morale agissante.

Le mur est tombé depuis un bon moment, la guerre froide est finie, il n’y a plus d’Est et d’Ouest. Mais Havel écrit, en 1978, que la seule tentative sociale et politique  « étouffée par le vacarme du monde » qui contient une dimension universelle et fait front au diktat d’une société obsédée par la technique, est la voix de l’écologie. C'est très étrange et confondant à relire aujourd'hui.

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