Expliquer à quelqu’un de quoi parle le Maître et Marguerite et pourquoi il faut le lire c’est périlleux. On peut dire que c’est un livre-monde. … J’ai trouvé au moins 4 bonnes raisons défendables. Plus une bizarre toute personnelle.

Parce que ça parle de toutes les choses de la vie

Je ne vais pas raconter l’histoire qui est bien décrite partout. Entre Moscou et Jérusalem, selon votre âge et votre sensibilité le moment de lecture, vous trouverez les sujets qui éclaireront votre lecture dans tout ça :Ça parle des régimes autoritaires, de la résistance et de la liberté. Ça parle d’amour et de solitude. Ça parle des croyances et des idéologies. Ça parle du courage et de la lâcheté. De la vie et de la mort. Du plaisir et de l’ennui. Ça parle de folie et de normalité. D’art et de médecine. De palais fastueux et de vies difficiles. Ça vous va ? est ce qu’il en faut encore ?

Et bien en le relisant là, en 2021, il m’est apparu que c’était un livre hyper féministe ! Quand Marguerite s’envole nue sur son balai et crie « invisible et libre ! » c’est typique d’un rêve absolu de fille : pouvoir faire plein de conneries sans être vue, être soi-même en mieux, à l’aise, pouvant aller partout sans se soucier du regard des autres.

Parce que ça se fout des genres littéraires

Dans un seul livre, vous aurez de la satire sociale, des fresques historiques, du récit fantastique, une histoire d’amour sans concession, des aventures picaresques, du roman psychologique et une peinture réaliste. Dans un paragraphe du lyrisme dans l’autre de l’ironie piquante.

Boulgakov a mis tous ses talents dans un livre écrit sur 20 ans. Ecrit, brûlé, réécrit, dicté. Quand quelqu’un écrit comme on saigne, pourquoi parler de genre et chercher à le classer ?

Parce que c’est drôle et féroce

C’est un livre où Boulgakov ne craint pas de faire rire avec des têtes arrachées ou coupées, des chats violents et des voisins libidineux. Il y a de la blague de foire un poil vulgaire et racoleuse.

Mais derrière ce gros rire, il y a aussi une ironie méprisante pour les faux artistes à la pensée indigente, pour une petite bourgeoisie arriviste et minable qui ne dit pas son nom, pour un appareil répressif camouflé de respectabilité.

Et puis il y a un rire qui vient des tripes un rire de désespéré de celui qui risque sa tête face à Satan ou plutôt à Staline.

Parce que ça sent la liberté indomptée et chèrement payée

Et cet humour-là, écrit à ce moment-là, il se paye en vie de misère, en interdits, en mise au banc, en calomnie, ou pire. Se permettre d’écrire ça, c’est témoigner de ce qu’ont vécus les Mandelstam ou Akhmatova, ce que vivent tous les artistes persécutés. Les camps, l’exil, la mort au pire, le silence au moins pire, mais pire quand même.

« Les livres de brûlent pas » c’est une phrase d’exorciste. Car Boulgakov sait bien que ça brûle. Il a brûlé des bouts de ses manuscrits dans la peur.  Attablée avec ses proches, Anna Akhmatova écrivait ses poèmes sur des papiers, en silence de peur des micros, leurs donnait à apprendre par cœur, toujours en silence, et brûlait les papiers au briquet dans un cendrier. C’est comme ça par des bouts de mémoires répétés, qu’a été redicté et édité son recueil de poèmes Requiem. Alors oui les livres brûlent. Et les garder vivants c’est un combat. Ce livre est aussi le livre de la guerre de toute une vie, fini dicté par un écrivain épuisé et aveugle.

Il me reste une dernière raison d’aimer particulièrement et étrangement ce livre.

Parce que j’ai entendu Satan rire aux Etangs du Patriarche en 1990

J’avais adoré le livre à ma première lecture vers 18 ans recommandé par ma correspondante russe, que je n’avais jamais rencontrée autrement que par lettres.

Alors, quand à mon premier séjour à Moscou en 1990, des amis étudiants russes, kazakhs et tchétchènes m’ont emmené manger des écrevisses dans un restaurant coopératif discret d’une rue qui bordait les étangs du Patriarche, je ne me suis pas méfiée. La soirée fut typique de la fin de l’URSS : un moment unique et privilégié pour ceux qui étaient plus malins que les autres dans la grisaille d’un système qui s’effondre.

 En sortant du restaurant avant les autres, pour m’extraire de l’ambiance velours rouge, chaude et confinée, j’ai fait quelques pas sur le trottoir. J’ai entendu monter un énorme éclat de rire grave. Le silence est revenu, du vent dans les arbres au-dessus de l’étang. Les autres sont sortis, encore bien excités par la soirée et l’alcool, parlant fort. Je n’ai rien dit. On a attrapé un taxi qui nous a ramené à la résidence universitaire. J’ai gardé ce moment pour moi et le livre de Boulgakov n’est jamais loin de ma main.

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