Quand un écrivain de 60 ans se questionne sur le numérique, sans ferveur dévote et sans rejet systématique, ça donne The Game d’Alessandro Baricco. Et ça donne à penser.

La révolution numérique ne doit rien au hasard, mais tout à l’histoire

Vous aussi vous voulez comprendre concrètement ce que c’est la révolution numérique ? En fait vous avez grandi dedans sans vous en rendre compte ! Baricco nous explique avec humour comment elle est arrivée dans nos vies.

Les créateurs de la Tech dans laquelle nous baignons sont issus des universités libertaires californiennes. Consciemment ou non, ils ont mis au point des outils qui visaient à ne pas reproduire les horreurs du XXème siècle. La paix, la fin des frontières et des idéologies, la mise hors circuit des élites traditionnelles étaient leur motivation. Ils ont conçu des outils pratiques, pas des idées.  Leur moteur étaient le jeu, le fun, la vitesse et le mouvement.  Ils ont pensé, en bons ingénieurs formés au jeu vidéo, des « tools » pour « désarmer l’homme du XXème siècle ».

« A cette époque et dans cet endroit (la Californie des années 70), sur 10 personnes qui voulaient tout changer, cinq défilaient contre la guerre du Vietnam, trois se retiraient dans un ashram et deux passaient leurs nuits dans les départements d’informatique à inventer des jeux vidéo. Dans ce livre, nous essayons de comprendre ce que les deux derniers ont fabriqués »

A la manière d’une cartographie, avec des événements fondateurs et des virages clés, il jalonne de façon imagée le parcours de la Tech des années 70 à aujourd’hui.

Les codes du « Game »
Space invaders un jeu de la préhistoire

Quels sont les codes de ce nouvel ordre numérique mondial ?

  • C’est un monde qui disqualifie les élites traditionnelles. « Quand on a découvert qu’on pouvait se passer de son agent de voyage, pourquoi ne pas envisager de faire sans son médecin généraliste ? »
  • On y est léger, l’espace numérique prend en charge pour nous nos données.
  • On y est libres et sans frontière, totalement interconnectés
  • Les outils qui nous ouvrent ce monde sont conçus comme des jouets, si accessibles et intuitifs, que les équipements deviennent des prothèses de notre égo. Ils résolvent des problèmes et en plus ils sont funs.
  • Cette logique s’est étendue, avec les réseaux sociaux à une vraie « colonisation » de ce deuxième monde parallèle par chacun d’entre nous. « La plupart d’entre nous avons appris à faire rouler notre personnalité sur deux circuits ».
  • Ils rendent le monde simple. Ce n’est pas seulement le contraire de difficile, c’est aussi le contraire de complexe. Ils nous amènent à refuser la complexité. Tout doit pouvoir en surface être résumé et rendu simple. L’idée que la vérité s’obtient par une expérience et des efforts disparait.
  • Il construit un nouveau type d’expérience qui est infinie et déroutante. Donc pas accessible à tous. Une humanité augmentée enrichissante mais vraiment bénéfique seulement pour une nouvelle élite
L’accélération et la formation d’une nouvelle élite
L'iphone c'est fun par Steve Jobs

Au fil des années, surtout dans les années 90, Le jeu s’est accéléré. Notre vie s’accélère et devient de plus en plus nomade et fluide. « Une grande partie de notre vie ne pèse plus rien, n’est plus nulle part et nous suit sans occuper de place ni de temps. »

L’espace numérique renforce l’égo de tout un chacun qui découvre qu’il peut se passer des élites et accéder au monde sans filtre et sans effort. « IIs nous permettent de nous exprimer avec une certaine ambition voire agressivité, mais sans quitter notre zone de confort »

Les crises économiques et les bulles n’ont pas mis à mal la mutation numérique, mais au contraire lui ont permis de trouver des moyens de survivre et de s’étendre. Elle a fait émerger des modèles économiques nouveaux et hyper efficaces. On entre dans l’ère de la monétisation. De nouvelles générations de la Tech arrivent et poussent plus loin le curseur, trouvent des modèles basés sur les données et sur l’absence de frontières. Les boutiques d’applications sur les smartphones et la monétisation des réseaux sociaux croissent à une vitesse exponentielle.

  • Les modèles économiques bouleversent notre perception de la valeur des choses : « on ne paie pas pour un morceau, on paie pour avoir accès à toute la musique du monde. Très clairement ici une seule chose a un prix : LE TOUT » Or si on peut atteindre le tout, l’infini n’existe plus.
  • Le gagnant n’est pas celui qui créé le contenu, mais celui qui distribue.
  • La violation de la vie privée est le prix à payer des services
  • Les leaders de la Tech gagnent aussi car ils s’autorisent à ne pas payer les impôts qu’ils devraient.
Les dérives des nouvelles élites du web et la résistance
un réseau Social?

Les nouvelles élites du web et des réseaux sociaux se caractérisent par une totale absence d’idéologie, revendiquée comme telle : ils sont « juste » des concepteurs de solutions. Ils cultivent un individualisme et un égoïsme de masse.

« C’est une élite intellectuelle d’un genre nouveau, vaguement humaniste, où la discipline de l’étude a été remplacée par la capacité à relier des points, où le privilège de la connaissance s’est dissous dans celui de l’action et où l’effort de penser en profondeur s’est inversé en plaisir de penser rapidement ». « La post expérience devient une bonne couverture pour des gens incapables de produire des idées ou de supporter le poids de l’honnêteté intellectuelle »

Au fil de son développement, le système devient de fait complexe et exclue ceux qui ne le comprennent pas. C’est potentiellement le lieu du trafic d’idées où pour finir certains sont plus égaux que d’autres.

Avant le gagnant était celui qui jouait le mieux aux cartes. Maintenant, les monopoles sont détenus par des gens qui ont inventé leur jeu et sont les seuls à en connaitre les règles. Succès garanti.

Face au monopole de ces nouvelles élites, trois formes de résistances apparaissent : Les élites de l’ancien monde, les puristes qui luttent pour les principes initiaux et les émeutiers, éternels perdants, qui prennent les outils pour sortir des règles.

 « Une dépendance presque pathologique aux outils du Game et un rejet pressant, presque physique de sa philosophie se sont formés simultanément ». Nous sommes « techniquement soumis et psychologiquement dissidents ».

Vivre au mieux avec ?

Certaines mutations sont irrémédiablement accélérées par la révolution numérique.

Les dissidents et les repentis

Tout d’abord, la vérité.  La « nouvelle » vérité c’est la forme ou le design le plus fluide, aérodynamique qu’on peut donner à une information pour qu’elle touche et déclenche quelque chose. La vérité traditionnelle se dissout de fait dans le storytelling.

Puis l’art qui a toujours été une imitation du monde en mieux. Le monde numérique rend l’accès à l’art moins élitiste, moins cher et plus interactif. Pourquoi s’en priver s’il met à portée de tous toutes les formes d’art, sans exclure ni les anciennes ni les nouvelles.

Le meilleur monde numérique sera de fait celui imaginé et peaufiné par ceux qui sont nés dedans. Pour qu’il soit une véritable expérience riche et épanouissante, il devra ne pas être exclusivement le terrain de jeu des ingénieurs américains blancs. Il devra s’ouvrir aux marges et aux différences. Il devra intégrer et laisser de la place à l’humanité et la sensibilité pour que les individus du vrai monde n’y perdent pas leur identité.

Une lecture salutaire à compléter par Mémoires vives d'Edward Snowden. Et regarder Citizen Four l'impressionnant documentaire sur la traque de Snowden. Voir aussi  Derrière nos écrans de fumée qui est un documentaire un peu grandiloquent mais efficace sur le sujet. Mais il reste troublant dans ce doc, que les plus virulents procureurs de la Tech qui crachent dans la soupe sans prendre de risque (à la différence de Snowden) soient ceux qui lui doivent leur millions et leur carrière...

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