J’ai été éblouie par les premiers Visconti regardés il y a 30 ans, du coup j’ai peur de les revoir et d’être déçue. Alors j’ai décidé d’en regarder un que je n’avais jamais vu. Le guépard. Bien sûr il y a un fond au film, un vrai sujet de passation d’un monde à l’autre, de génération. Mais c’est surtout la forme qui l’emporte et m’a emportée.

Travailler la couleur, ça vaut le coup

Il parait que Visconti qui avait commencé dans le cinéma en s'occupant des costumes, faisait repeindre les saucisses qui n’étaient pas assez roses dans les scènes de banquets nazis. Dis comme ça ça parait incongru voir agaçant. Mais quand on regarde les couleurs dans le Guépard en 1963, on comprend qu’il faut chipoter sur les saucisses, les tapis, les murs poussiéreux des palais, le blanc des nappes de pique-nique, le noir des cheveux de Claudia Cardinale et le rouge terreux des vareuses des républicains.

Le décor, c’est dans la tête

Burt Lancaster a raconté lors d’une interview que, dans la villa du tournage, il était entouré de véritables antiquités, d’objets anciens de grande valeur. Il a demandé au metteur en scène si, avec un porte-cigarette en argent ancien aussi magnifique, il devait faire en sorte qu’on le voit bien à l’image. Visconti lui a dit en substance : « non, au contraire. Tu le laisses dans ta poche. Tu dois juste savoir que tous ces objets sont à toi, sont ton décor. Tu dois même les ignorer. Tu es cette personne qui possède ça depuis des générations et pour laquelle rien n’est plus normal que d’être baigné dans cette splendeur. »

Dans un palais aux pièces abandonnées car trop nombreuses, les deux amants se poursuivent et la robe rouge de Claudia claque sur les lambris usés, les draperies merveilleusement poussiéreuses et les tableaux de maîtres négligemment posés au sol. Ils sont un futur insolent qui se sert du passé comme d’un faire valoir superbement ignoré.

Cacher l’œil bleu de Delon pour faire la révolution

Chaque image d’un film de Visconti c’est un concentré de beauté. Des lieux des objets, des gens, des animaux, tous sont là parce qu’ils sont beaux. Burinés, maigres ou rubiconds ou encore d’une blancheur d’albâtre, mais beaux. C’en est même trop. Alors le talent et la perversité ultime, c’est quand Visconti cache un truc beau sciemment. Mettre un bandeau noir sur un œil de Delon c’est machiavélique. Quand il se penche vers Claudia lors du repas où ils se rencontrent, ils pourraient être juste un beau couple. Ce bandeau et le regard vif et alerte de Claudia leur donne un supplément d’arrogance et de rébellion prête à bouffer le monde entier.

Passer la main sans sortir les griffes, suprême élégance

Le prince, joué par Burt Lancaster, est encore adoré et craint. Mais déjà, il sait que les pas décisifs à venir ne seront pas faits par lui. La plus belle danse ce sera pour un autre. Il en dansera quand même une dernière, à la demande de l’héroïne faussement innocente. Elle vient flatter son orgueil, avec une naïveté juste bien calculée, en l’invitant pour une dernière valse sous l’œil démasqué mais inquiet de son promis.

« Nous fûmes les Guépards, les Lions ceux qui nous remplaceront seront les chacals et des hyènes... Et tous, guépards, chacals et moutons, nous continuerons à nous considérer comme le sel de la Terre. »

Les guépards c’est beau mais c’est en voie d’extinction. Tant qu’il y a quelqu’un comme Visconti pour filmer des Delon et Cardinale en chacal et en hyène, les cinéphiles peuvent dormir tranquilles.

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