La Porte du Paradis a toujours été mon film préféré de Cimino. Une superbe épopée, large et intime, qui montre en gros que l’Amérique a été fondée sur la violence et la propriété. Plus communiste que n’importe quel film made in USSR, et financé par les millions d’ Hollywood. Les gentils y sont des idéalistes condescendants et impuissants. Les pionniers originels sont un assassin qui veut apprendre à écrire et une maquerelle qui sait compter.

Un western sans indiens mais avec du sang

Pas besoin d’indiens pour ce western. Il y a assez à faire à s’entretuer entre migrants installés et nouveaux venus. Toute l’Europe de l’Est qui voulait tenter sa chance ailleurs est venue crever la faim dans les verts pâturages du Wyoming.

Les premières images des grands espaces, c’est une famille de Polonais pouilleux, pataugeant dans la boue et les tripes du bétail qu’ils ont volé. L’homme est tout de suite abattu, tranquillement par le tueur officiel des propriétaires, qui se donne le luxe d’épargner et de sermonner les plus jeunes voleurs.

"Cash or cattle ?" La propriété comme unique cause

Tout tourne autour de qui possède la terre et le bétail. La tenancière du bordel, Isabelle Huppert, à la fois naïve et conquérante, se fait payer en argent ou en bétail. Et on peut dire qu’elle mange à tous les râteliers. Le shérif et les bourgeois de la ville, les migrants miséreux et les tueurs prennent le thé chez elle et se prélassent sous son édredon.

Elle aime les cadeaux et l’argent, et s’amuser. Mais au fond elle sait où est son camp. Pas avec ceux qui réfléchissent trop. Avec ceux qui sont là parce qu’ils ont tracé leur chemin, coûte que coûte.

Les riches idéalistes renvoyés à leur classe

Kris Kristofferson et William Hurt ont des rôles ambigus de jeunes gens brillants rêvant de justice mais incapables de défendre leurs idéaux car, au fond, ils ont tout à perdre à renier leur classe. Et quand les riches propriétaires mettent l’armée, le gouverneur et les proches du Président dans leur poche, le shérif n’a plus qu’à faire ses valises et l’alcoolique à se noyer dans le whisky.

Quand les assassins ont un bon fond

J’ai toujours eu un faible pour la gueule bizarre de Christopher Walken. Son air d’asiatique polonais, de grand taré sentimental. Le rôle du tueur était fait pour lui. Un tueur qui apprend à écrire en script comme une petite fille, qui tapisse sa cabane de journaux pour « civiliser la sauvagerie ». Un tueur ému qui regarde une maquerelle tenir ses livres de compte de bétail volé. Et qui lui demande sa main. C’est ça le beau couple de pionniers qui fonde l’Amérique des grands espaces. C’est sûr que pour le mythe fondateur, c’est pas tout à fait la Petite Maison dans la Prairie.

 

Un film de danse et de rondes

Trois grands moments donnent le vertige dans ce film. La scène d’entrée où les jeunes diplômés de Harvard valsent dans le parc de leur université est époustouflante. On valse avec eux, on tourne, on est dans le bonheur absolu, on boufferait le monde.

Puis, au coeur de l’histoire, le bal dans "les portes du paradis". C’est une danse moins brillante, plus chaleureuse, d’autant plus importante que c’est le moment de répit pour les émigrés dont les jours sont comptés. Ils tourment sur des patins, c’est léger tendre et mélancolique plein de couleurs chaudes et éteintes.

Enfin la danse finale, c’est ce cercle de bataille où ceux qui n’ont rien à perdre encerclent les agresseurs. Tout le monde cherche à sauver sa peau et sa dignité. Ils se battent comme des chiens, sans expérience et avec rage. Quand la cavalerie arrive, hideusement pour mettre fin à la danse, elle est là pour protéger quelques assassins autorisés contre quelques assassins hors la loi. Quelle différence ?

 

 

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