Mourir moins con (4): au fait, pourquoi on bosse?

Ça fait 10 ans que Matthew Crawford a écrit «l’Eloge du carburateur » mais je l’ai ouvert il y a 3 mois. A un moment où personne n’est trop sûr de ce que deviendra son emploi, quelques points issus de ce livre, pour se questionner plus en profondeur sur pourquoi on trime.

Choisir des objets qui durent, le nouveau truc de l’homme libre

L’homme moderne ou plutôt le consommateur moderne des flamboyantes années 80, était un homme libre de jeter et renouveler à sa guise les objets qui l’entouraient. La culture de l’achat d’impulsion, guidé par nos désirs était la règle. La publicité avait pour fonction de nous raconter une histoire qui excite ces désirs et fasse en sorte de magnifier l’objet, hors de toute réalité.

L’artisan, ce ringard, ne faisait pas de storytelling ni de promesse. Il se concentrait sur les propriétés techniques de l’objet et nous y ramenait crument.

Aujourd’hui, nos choix de consommation sont téléguidés et pourtant nous nous sentons encore artificiellement libres. Libres de changer de smartphone après 1 an et demi car on n’a plus que 64 Go. Comme nous avons été libres de télécharger les 30 applications inutiles et de stocker 200 images par défaut, qui encombrent la capacité de stockage actuelle dont nous nous plaignons.

Mais quand il faut vraiment choisir un appareil complexe, nous sommes totalement incompétents. Certes, on nous donne l’illusion d’être encore aux commandes, en choisissant des options cosmétiques, des détails, des packs, la couleur du bouton ou la forme du graphique. Alors, emprunts de modestie, nous pourrions regarder plus humblement les machines à laver de nos mères, les vélos poussiéreux et la tondeuse à tonton. En effet ces objets triviaux sont complexes et sont issus d’une expertise.

« la réalité et la solidité du monde humain repose avant tout sur le fait que nous sommes environnés de choses plus durables que l’activité qui les a produites, plus durables même en puissance que la vie de leurs auteurs. » Hannah Arendt

Il est par ailleurs très agaçant, quand on se considère homme libre d’utiliser son temps comme il veut, de voir nos projets bloqués par une panne d’électricité ou une chasse d’eau qui fuit. Notre destin dépend alors d’un gars en salopette ou en jean douteux, dont nous ne comprenons pas le métier, la conception du temps et du travail bien fait.

Cols blancs contre cols bleus : l’habit fait le moine

J’ai travaillé entre 1998 et 2000 pour un groupement d’entreprises en téléphonie. Nous avions constaté, à cette période où informatique et téléphonie étaient 2 domaines encore bien distincts, que les entreprises pouvaient vendre des experts informaticiens 30 à 50% plus chers que des experts en téléphonie. Pourtant la complexité du travail était largement aussi grande.

Les experts informatiques arrivaient en chemise et costume, avec un élégant porte-document en cuir, savaient discuter avec la direction. Les experts en téléphonie venaient en bleu de travail, avec une boite à outils, et grommelaient un vague bonjour à la personne de l’accueil avant d’être directement orientés vers une salle reculée dans une jungle de câblage et de baies mal brassées. Si vous ressembliez à un plombier, votre travail ne valait pas cher, si vous ressembliez à un consultant, la facture augmentait.

Il semble pourtant évident que pour réussir une activité manuelle, il faut y impliquer son cerveau. Il est également clair que votre utilité sociale est claire quand vous faite un métier manuel et qu’elle ne l’est pas quand vous avez un métier abstrait, théorique et virtuel. Vous avez déjà essayer d’expliquer à un enfant que vous êtes product owner ? Pourquoi en sommes-nous donc venu à rabaisser autant les activités qui sont ancrées dans la réalité ?

Comment l’industrialisation, capitaliste comme soviétique, a saucissonné le travail

Matthew Crawford fait une intéressante plongée dans l’histoire. La période de l’industrialisation avec ses contraintes de productivité a transformé l’enseignement technique. Avant, les guildes, le compagnonnage et une série de modes d’apprentissage longs façonnaient aussi bien l’homme de métier que le geste efficace et ponctuel.

Les nécessités du fordisme et de ses avatars, dans les sociétés capitalistes comme dans le monde soviétique, découpèrent l’enseignement technique. D’une part un apprentissage rapide de gestes pour les classes qui devaient fournir la main d’œuvre et de l’autre un enseignement à l’art conceptuel et théorique de l’organisation pour les classes aisées qui piloteraient les usines. Les cols bleus et cols blancs étaient nés. L’exécution séparée de la planification.

 Staline était un grand admirateur de Taylor. Les plans quinquennaux de la période soviétique étaient à ce titre caricaturaux. Parmi les blagues soviétiques il y avait celle d’une entreprise de chaussures qui avait pour objectif de produire 500 tonnes de chaussures en un temps record. Elle l’avait fait. Uniquement des pieds gauches.

Ce process a très souvent conduit à un travail ouvrier fastidieux et aliénant. L’idée d’avoir des ouvriers qualifiés intéressa de moins en moins l’industrie. L’ouvrier recevra alors un salaire, pour le dédommager de cet emploi qui ne sollicite chez lui que peu de compétences et ne lui apporte que peu d’autres gratifications.

Col blanc contre col bleu: le match de dupes

La logique industrielle ne s’est pas arrêtée là. Ce découpage des taches en unités vides de sens touche maintenant les activités de services et de bureau elles-mêmes, et évidemment tout le monde du numérique. Le Mechanical Turk d'Amazon est bien ce forçat du numérique qui fait le boulot que les robots ne savent pas faire.

Ceux qui pensaient être épargnés en détenant une connaissance très théorique et intellectuelle sont complètement à côté de la plaque.  Si la traduction, l’analyse de contenus, la manipulation d’images ou de données mathématiques peuvent être réalisées n’importe où, la valeur élevé de ce travail intellectuel pourra aussi être remise en question et délocalisée. Il y a probablement quelque part un étudiant en mathématique et électronique chinois, colombien ou nigérian aussi brillant qu’un français et qui fera son travail pour une somme beaucoup plus modique, et sans râler.

Le dernier bastion du travail libre semblait être la sacro-sainte créativité. Faire un job créatif reste le Graal. Cette rhétorique nous flatte, mais elle nous masque le fait que la vraie créativité demande des efforts et du travail approfondi. Trouver une idée maline de startup dans un hackathon de 8 heures est à la portée de n’importe quelle personne motivée et entraînée. Développer, faire durer et structurer un projet au long court, c’est au moins aussi dur, c’est long et c’est moins sexy.

« en ces temps étranges de dépendance et de passivité croissante, il convient d’accorder une reconnaissance publique à l’aristocratie plébéienne de ceux qui acquièrent un savoir réel sur des choses réelles , celles dont nous dépendons tous dans notre vie quotidienne. »

Redécouvrir qu’on a des mains

Le développement des fablabs et des makers va dans le sens de la redécouverte du passage par la main. Le design thinking a digéré, de façon un peu superficielle, cette nouvelle tendance en prêchant pour le prototypage, la construction de maquette et autres pilotes pour rendre plus réels nos concepts innovants. Prendre en main les choses, c’est toucher la réalité des objets, comprendre leur poids , leur limites et sentir qu’on est responsable de l’usage qu’on en fait.

Qui peut télétravailler si le réseau ne marche pas ? Qui sait lever un filet de poisson? Qui fera la lessive si il n’y a plus assez de pression d’eau pour alimenter la machine ?

A ce titre l’électronique et les couches logicielles nous masquent de plus en plus la réalité du fonctionnement des objets. La voiture par exemple en est bourrée. On ne regarde plus le niveau d’huile, on guette un voyant. On mesure nos performances sportives avec des graphiques. Quand le voyant clignote, quand la courbe plonge, rien n’est résolu, il nous reste tout à faire. Mettre l’huile, faire plus d’abdos. Les tableaux de bord ne sont qu’une visualisation digitale des problèmes.

Tout ces systèmes, au lieu de s’afficher clairement comme des béquilles à notre incompétence, nous sont présentés, de manière maline et perverse, comme des outils flatteurs car plus « smart » qu’un humain qui maîtrise ce qu’il y a derrière. Allons-nous nous laisser duper longtemps ou sommes nous prêts à remettre les mains dans le cambouis ?

Eduquer à créer ou à faire durer ?

Toutes la société s’est appliquée à valoriser l’innovation et à mépriser la réparation, le bricolage. Achetez du neuf, c’était forcément mieux que s’escrimer à faire durer du vieux. Nous avons ricané à voir les Russes réparer leurs Lada et les faire durer des dizaines d’années, et les marocains récupérer nos vieilles Peugeot pour les faire durer tout autant.

En parallèle, nos système éducatifs ont valorisé les métiers de création et de conception les plus théoriques ; ingénieurs, architectes, designers,  développeurs, data scientists. Tous ces métiers visant à créer des nouveautés et imaginer le monde de demain.

A côté, les métiers de maîtrise technique où il s’agit de réparer faire fonctionner et tourner l’existant, sont moins valorisés, plus hasardeux, car confrontés à l’échec. « l’expérience de l’échec modère l’illusion de la maîtrise ». Le métier de réparateur est une « cure contre le narcissisme ». Les arts techniques ne cultivent pas la créativité, mais une « qualité plus modeste, l’attention. Les objets n’ont pas seulement besoin d‘être créés, ils ont besoin d ‘être entretenus et réparés. »

Le travail manuel couple trois choses : l’observation qui se nourrit de l’expérience, la connaissance des causes profondes et la capacité à s’impliquer sur le sujet, à se sentir responsable.

Un artisan va se sentir impliqué dans le travail qu’il réalise, se mettre en empathie avec l’utilisateur car il peut éprouver ses sentiments. Là ou un travail industriel peut être tout à fait irresponsable quand une personne réalise une tâche fragmentée sans aucune idée du résultat qu’on cherche à procurer.

La mise en valeur de l’économie circulaire et la crise du COVID amènent probablement un changement de regard sur ces métier de la réparation.

« produire des hommes libres suppose une économie susceptible de favoriser la vertu de l’indépendance »

Les artifices du management contre le travail bien fait

Matthew Crawford termine le livre sur un plaidoyer pour le travail indépendant et responsable de l’artisan, qu’il oppose aux artifice du management qui tente de donner un sens à des emplois qui en ont peu.

Dans une activité totalement découpées en tâches distinctes, il n’y a plus de critère pour mesurer un travail réellement bien fait, un savoir-faire. Le management invente alors des critères pour évaluer la personne et se transforme en gourou. On rentre dans le règne du « savoir-être ». Tu n’as pas d’obligation de résultat, mais une obligation de moyens. D’obscurs critères d’adhésion au projet, de capacité à gérer le changement deviennent la source de l’évaluation.

L’enseignement nous prépare à ce système. La pédagogie est faite pour nous insérer dans le fonctionnement de la société, pas pour faire de nous des gens libres. Mêmes les activités extra scolaires vont contribuer à façonner la preuve de notre capacité à intégrer un collectif. On nous exhorte à sortir du cadre « think out of the box » pour mieux rentrer directement dans la boite souhaitée.  Le salarié est jaugé sur sa capacité à être en ligne avec une « culture d’entreprise ». On mesurera sa « résistance au changement ». La confiance en soi construite par des compliments incessants, rend les gens plus aisément manipulables. Habitués aux compliments, ils « prennent le pli » d’aller dans la direction où ils auront le plus de chance d’en recevoir encore. Cela ne construit pas l’indépendance d’esprit et l’audace.

Par contre, sur un chantier, il y a des critères objectifs de résultat concret du travail. Quand les rapports sociaux se fondent sur un travail concret, ils sont plus solides et plus francs. Le savoir issu de l’expérience doit être transmis dans son vécu par une personne à une autre. Le pompier ou le chirurgien ne peuvent pas codifier et expliquer toutes leur décisions, la valeur de leurs choix n’en est pas moins grande.

Frustrés par le manque de sens, les gens scindent parfois l’emploi qui leur permet de gagner leur vie et l’activité dans laquelle ils s’épanouissent psychiquement. En tant qu’artisan indépendant, le travail que je fais me permet de servir un collectif, une mission une tâche qui m’épanouit. Ce travail inclut la passion pour l’atteinte de l’excellence qui est très gratifiante. Il permet aussi de se voir évalué sur des critères qu’on respecte et qu’on admire. Il nécessite d’accepter l’échec et de savoir se faire aider. Le métier est alors tout à fait épanouissant quand il permet de cultiver les liens entre ceux qui font l’objet et ceux qui utilisent.

« l’alternative à la révolution, que j’aimerais appeler la voie stoïque, est résolument de ce monde. Elle insiste sur la permanence et la viabilité locale de ce qu’il y a de meilleur chez l’être humain »

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