Lire "le Pendule de Foucault" ou pas?

Autant le dire tout de suite, c'est un acte éminemment masochiste. C’est comme s’offrir une collection de tonneaux de saké, super beaux en plus, pour entamer une cure de désintoxication. C’est étonnant, stimulant, puis c’est vraiment l’overdose, enfin on comprend qu’il fallait ça pour mieux apprécier la sobriété.

Il faut le lire, car il y a un sens de la formule ébouriffant, un style éblouissant, parce que ça nous dit des choses essentielles sur les croyances, les idéologies et la manipulation de l’histoire ;

il ne faut pas le lire car il y a plein de chapitres pénibles et obscurs, parce qu’il en fait beaucoup trop, il est agaçant, trop intellectuel, trop cabotin dans son genre. C’est comme les Misérables en pire: il y a des chapitres qu’on adore, d’autres qu’on saute allègrement. Allez, pour ceux qui ne le liront pas, je résume, avec une sélection de citations. C'est cadeau!

Part 1: On pouffe chez les intellos

Ça se passe à Milan. Les trois personnages sont employés d’une maison d’édition milanaise spécialisée dans les ouvrages érudits et obscures. Pétris de culture classique, ils s’amusent et se défient dans des joutes intellectuelles.  Ils s’étourdissent d’inventions verbales comme "l’Avuncologratulation Mécanique" (science qui apprend à construire des machines pour saluer sa tante) ou bien créent des disciplines impossibles comme "l’Urbanisme Tzigane" et la "Phonétique du Film Muet". Bref on rit, on pouffe chez les savants.

Tout ça c’est bien joli, mais il leur manque un projet, ils se cherchent un dessein plus grand.

« on nait toujours sous un signe erroné, et être dignement au monde veut dire corriger jour après jour son horoscope. Je crois qu’on devient ce que notre père nous a enseigné dans les temps morts, quand il ne se souciait pas de nous éduquer. On se forme sur des déchets de sagesse. »

Alors, Ils imaginent, comme une vaste blague, de trouver des liens, au travers de toutes les époques, entre les sociétés secrètes et croyances occultes, pour déceler un vaste «Plan», religion ou idéologie porteuse du secret absolu, complot ultime à travers les âges.

Part 2: Le catalogue (indigeste) de toutes les éruditions ou les sciences occultes 

Le jeu devient total, exubérant, long, agaçant, quasi impossible à suivre pour le lecteur moyen, même si certains -un poil snob- vous soutiendront malhonnêtement que c'est tout à fait accessible et distrayant...

Ça commence bien sûr par les Templiers dont nous redécouvrons l’histoire avec intérêt. Puis tout y passe, dans l’ordre et le désordre : les Chevaleries (Hospitaliers, Teutoniques) les Rose Croix, les Cathares, la Kabale, le Graal, la Toison d’Or, les  Francs-maçons, l’Okhrana, les Assassins, le Protocole des Sages de Sion... Des villes et lieux : Agaartha, Chartres, Provins, Stonhenge, Jerusalem, Recife, Prague, la Grande Pyramide, la Tour Eiffel, l’ile de Pâques, Alamut… Des personnages : Cagliostro, Casanova, Hermès, Descartes, Kant, Isis, Le juif Errant, Shakespeare, Bacon, Goethe, Voltaire… n’en jetez plus !!

Umberto s'offre quand même un peu d'autodérision. Le héros tente de trouver le mot de passe qui clôt un ordinateur. Durant deux chapitres hermétiques (que vous pouvez sauter) il explore toutes les possibilités offertes par la Kabbale. A cours d’idée et à bout de nerfs, devant la question sur l’écran : « Avez-vous le mot de passe ? » Il répond : « Non». Bingo! C’était le mot de passe…

La numérologie en prend pour son grade: les dimensions de la Grande Pyramide multipliées entre elles donnent la circonférence de la terre ou la date de naissance de Christophe Colomb ? Qu’à cela ne tienne! Si je mesure la largeur du kiosque à journaux en bas de chez moi et que je la multiplie par la hauteur du trottoir, j’obtiens la même chose !!

Part 3: Le « Plan » change la vie des 3 héros

Ce jeu saoulant d’érudition a des conséquences sur les héros. 

Cazaubon, devient détective littéraire, une espèce de « flic du savoir ». Sa vie avec deux femmes bien réelles maintient assez longtemps le « Plan » à distance. Avec sa première compagne il vit dans un Brésil sensuel, loin de l’Europe d’après-guerre. Puis à Milan, sa femme, enceinte, ne cesse de le ramener à la réalité du corps : « il n’y a pas d’archétypes, il y a le corps ». Malgré tout, Cazaubon finit pas se griser de la puissance que lui confère le jeu : « ce soir là, j’étais seulement fier d’avoir construit une belle histoire. J’étais un esthète, utilisant la chair et le sang du monde pour en faire de la Beauté.»

Quand on cherche, on trouve. Belbo est le personnage qui dérape et commence à prendre le jeu trop au sérieux. Un épisode de son enfance pendant la guerre pèse sur lui comme une faute originelle. Il ressasse ses souvenirs, regrette son manque de courage et tente fébrilement de s’attacher à l’insaisissable Lorenza. « Ayant découvert que je n’ai pas l’étoffe du protagoniste, je serai un spectateur intelligent ». la recherche du « Plan » est le dérivatif idéal. « Je crois qu’il n’y a plus de différence, à un moment donné, entre s’habituer à faire semblant de croire et s’habituer à croire ».

« Le problème n’est pas de savoir si ces gens sont meilleurs ou pires que ceux qui vont au sanctuaire. J’étais en train de me demander qui nous sommes, nous. Nous qui croyons Hamlet plus vrai que notre concierge. Ai-je le droit de les juger, eux, moi qui rôde à la recherche de madame Bovary pour lui faire une scène ? »

Diotavelli, lui, puise ironie et détachement dans sa culture juive. Il semble tenir le jeu à distance et pourtant rapidement, la folie du « Plan » s’inscrit dans son corps, et y imprime la maladie. «Je meurs parce que notre imagination a excédé toutes les bornes ».

Part 4: Quand le "Plan" dévore ses enfants

Au bout d’un moment, le "Plan" prend toute la place, car les autres y croient. Il suffit de créer une chaîne qui relie des éléments vraisemblables et on a un secret, un complot, une vérité absolue potentielle, que les gens veulent absolument connaître. « Les gens sont affamés de plan, si tu leur en offres un, ils se jettent dessus comme une meute de loups. Toi tu inventes et eux ils croient. Il ne faut pas susciter plus d’imaginaire qu’il n’y en a ».  « L’invraisemblable est la chose la plus semblable au miracle. »

La religion catholique par exemple, semble un secret bien « simple » presque « décevant ». Beaucoup veulent croire à quelque chose de « plus grand ». Et Belbo, puis Cazaubon, feront les frais de l’excitation qu’ils ont créée : ils ont beau dire qu’il n’y a pas de Plan et de secret, les autres veulent absolument y croire.

 « le vrai initié est celui qui sait que le plus puissant des secrets est un secret sans contenu, parce qu’aucun ennemi ne parviendra à le lui faire avouer, aucun fidèle ne parviendra à lui dérober. ». « ils avaient été saisis de deux terreurs : que le secret fut décevant et que - connu de tous- il ne restât plus aucun secret ». « Tu es sage. Mais la sagesse suprême, à ce moment-là, c’est de savoir que tu l’as su trop tard. On comprend tout quand il n’y a plus rien à comprendre ».

Ce chemin éprouvant se finit plutôt mal pour les héros.

Umberto et Pô, des maîtres à penser pour tous les goûts!

Si on aime l’effort, on est gratifié d’avoir traversé tout ça pour mieux comprendre les ressorts de ce besoin humain de sacré et de secret. On peut aussi se dire qu’on l’a déjà compris en regardant Kung-Fu Panda. Pô déplie son rouleau pour découvrir qu’il n’y a pas d’ingrédient magique.

Il y a ceux qui comprennent vite, en regardant une tronche de panda, et ceux qui aiment cheminer longuement, profondément, voir douloureusement... Question de style ou de moment sans doute!

 

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