On pourrait croire qu’Alexandre Vialatte c’est juste ce monsieur à lunettes au long visage triste, chroniqueur féru de bons mots et de formules tendres et assassines sur sa chère région d’Auvergne. C’est un peu ça.

C’est aussi un érudit des langues, dont le fait d’arme énorme est d’avoir amené et traduit Kafka dans les bibliothèques des Français stupéfaits. Ça lui vaudra de passer un gros bout de sa vie caché derrière Grégoire Samsa, un cafard de taille humaine coincé sur le dos.

C’est encore cet auteur qui se disait paresseux, et qui racontait sans cesse, avec gourmandise, des histoires de collégiens de la campagne subjugués par le savoir, malmenant des professeurs pathétiques ou tyranniques.

"« Un moment » avait déclaré Quiquandon, après avoir aspiré une petite gorgée d’air ; et Schopenhauer passa au ralenti sur l’horizon sage, pessimiste et narquois comme un escargot de cimetière."

Une plume acerbe, pour décrire la bourgeoisie et les petites gens de province sans fard mais avec rondeur.

« Il s’habillait « comme un Anglais », gardait son melon sur sa table de nuit et nageait, dans le monde immense de ses rêves, un crawl impressionnant d’aisance, dont tous les spectateurs restaient éclaboussés. »

Le ridicule devenait magnifique, le quotidien une épopée, les objets manufacturés des trophées de guerre et la tranquille campagne auvergnate une jungle d’Asie, d’Afrique ou une steppe. Des Loreleï mystérieuses jetaient des sorts, des héros du quotidien jouaient de la trompette au couchant. Le jet d’eau d’un square devenait cataracte.

De livre en livre, la galerie de lycéens brillants originaux, fougueux et conquérants, des cancres brutaux et goguenards, des  génies chétifs et étouffés d’amour, rêvaient de gloire, de sylphides, de voyages, de jeunes filles silencieuses au piano ou de fumeuses de havane.

« C’était un garçon doux, secret et taciturne, lâché dans l’existence dangereuse, comme un lapin blanc dans un laboratoire de chimie ».  ou ce superbe passage de « Battling le ténébreux » sur la pudeur des garçons. http://www.moncarnetdelecture.com/roman/category/alexandre-vialatte-3

Toujours, un lyrisme  poivré vous jette des brassées de nature, d’odeurs et de couleurs à la face.

« Il avait acheté à ses femmes un vrai château avec des tours et des balcons, une terrasse qui croulait sous les roses, un précipice bleu et un horizon fou. »

"Douceurs des iles, chardons des dunes, fleur de tristesse, portes de nos félicités."

Il pratiquait la langue et la grammaire comme un sport de compétition, quitte à en faire vraiment beaucoup, mais c’est pour la bonne cause de la phrase et du son.

"Mais le soir, le Satrape affaissé ne fit pas fuser des airs d’Afrique."

Presque toujours, au tournant de l’adolescence, la mort violente et la guerre attendaient une partie des personnages. Lire Vialatte c’est lire quelqu’un qui est déjà mort plusieurs fois, dans une guerre qui a piétiné, entre autres, son amour pour la langue et la culture allemande. Le fidèle berger est un récit autobiographique et halluciné sur un homme qui rentre de guerre et sombre dans la folie.

Toute sa vie, dans des romans dont très peu sont publiés de son vivant, Vialatte reconstruisit ce monde de l’enfance, du juste avant la catastrophe. C’est tellement beau qu’on lui pardonne de se répéter dans « les fruits du Congo », « Battling le ténébreux », « la complainte des enfants frivoles », « Salomé »,…. Et puis c’était un des auteurs préférés de Pierre Desproges. Bienvenu dans le panthéon des auteurs désespérés, élégants et drôles. Il a même son prix.

Pour découvrir Vialatte:

https://www.causeur.fr/alexandre-vialatte-resumons-nous-143490

https://www.franceinter.fr/emissions/ca-peut-pas-faire-de-mal/ca-peut-pas-faire-de-mal-09-decembre-2017

https://www.babelio.com/auteur/Alexandre-Vialatte/1977

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