Une leçon d’art, d’histoire, de politique et d’amour en un film ? c’est possible. Au départ, c’est l’histoire, dans les années 80, des deux chanteurs mythiques des groupes Zoopark et Kino, réunis et divisés par le rock et une femme.

Une nostalgie so slave, belle et triviale

Tout commence au soleil au bord de l’eau, en noir et blanc. Il y a des images de musiciens fêtards un poil décadents sur une  plage qui pourrait être partout.

On se croirait un peu dans un Tarkovski qui ne serait pas chiant, un peu dans Stranger than Paradise de Jim Jarmusch en plus gai. Les héros picolent, ont le cheveu gras en vrac, se roulent par terre, jouent de la musique et fument des cigarettes. Ils ont des bébés qui pleurent et qu’il faut changer. Ils se retrouvent dans des arrières-cours miteuses et délabrées. Et pourtant tout est beau. Les textes des chansons sont de la loose absolue, arborée fièrement,  du spleen version glasnost.

Le sens esthétique est absolu et pourtant pas poseur, pas glaçant comme peuvent l’être les films en noir et blanc pompeux. Avant celui-ci, le dernier film que j’ai vu où le noir et blanc avait un sens c’était le Ruban Blanc d’Haneke.

 

Voir s’effriter le monde soviétique en direct

Les appartements communautaires de Saint-Pétersbourg sont exigus et on se débrouille pour faire bouillir la marmite avec des jobs miteux. On claque tout pour essayer un jean ou acheter un portrait de Bowie.

Les représentants de la culture officielle sont attachants dans leur genre : ils râlent et sermonnent les musiciens pour qu’ils se conforment à la doctrine, en leur soufflant les réponses qui seront défendables pour eux… Ca sent la fin de règne. Le moment charnière où on a encore un peu peur, surtout de partir en Afghanistan. Mais on peut commencer à prendre quelques libertés avec les règles.

Des rebelles qui cassent tout …en rêve

Ils veulent tout changer tout renverser. Et ils le font dans le film. En rêve. En séquences oniriques, énergiques et poétiques. Comme des pseudos-clips insérés dans l’histoire, avec les tubes rocks américain de l’époque chantés en play backs touchant par les figurants. Ces scènes sont soulignées de graffitis ou de mouchetis blancs et colorés, savamment dosés pour dynamiser sans lasser. Le « sceptique »  meurt, encourage les passages à tabac dans les trains de banlieue et les émeutes dans les salles de concert, les héros transportent une tasse de café dans un trolleybus, une fille au bout du rouleau sous la pluie raconte sa soirée pourrie. Chacune de ces séquences superbes et euphorisantes se terminent avec une affiche brandie « Etovo ne belo » : « Ceci n’a pas eu lieu ». un vrai tour de magie en forme de pied de nez à la censure d’hier et d’aujourd’hui.

Les derniers romantiques

Pour finir, les films romantiques pas niais, pas désespérants et sans scène de cul systématiques, c’est trop rare pour qu’on ne le signale pas. On a un trio amoureux avec des gens abîmés, qui ont des sentiments passionnés et une délicatesse folle. Micha (Mikhail Naumenko) en rocker qui a déjà vu de la route derrière sa coiffure improbable et ses rayban, avec une voix et une classe à tomber par terre malgré les verres.

Vitia (Viktor Tsoï) avec son visage erratique, sa douceur rugueuse et son look androgine et viril à la fois de pionnier de la New- Wave russe.

Et Natacha, une héroïne si belle et délicate que même avec des lunettes soviétiques collector, de vieux pulls et dans une cuisine vétuste, elle est sublime. Elle ne ment jamais, elle aime ses 2 guitares héros et elle reste à la fois entière, fidèle et pudique. Évidemment, les héros meurent jeunes, c’est mieux pour le mythe.

Est-ce vraiment raisonnable de louper un tel phénomène ? Les scientifiques ne s’y sont pas trompés. Ils avaient baptisé l’astéroïde 2740 « Tsoï », en hommage à Viktor. https://fr.wikipedia.org/wiki/(2740)_Tsoj

 

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