Comment, dans l’imaginaire collectif, un aliment peut passer de la sainteté à l’opprobre ? Tour d’horizon subjectif des représentations d’un produit qui nous accompagne dans nos vies et nos caddies.

Fontaine de vie et de beauté à l’âge d’or de la pub

Si pur si blanc ! Le breuvage de l’enfance, celui qui atteste de la bonne santé des enfants élevés au bon lait frais. Le lait frais qui mousse dans les bidons de la fermière, le pot au lait en métal qu’on va chercher chez les paysans du coin. Ces photos de bébés aux yeux sublimes sous une serviette, avec goutte de lait qui perle au coin de la bouche. Placardées en 4x3 sur les panneaux près des feux rouges. Cajoline ou Guigoz ont exploité jusqu’à l’usure cette jolie ficelle. Et chez moi, dans les années 70 et 80, Nestlé et Guigoz couvraient ma mère, comme toutes les sages-femmes de France, de cadeaux à leur marque pour qu’elle les recommande aux mamans.

Les produits laitiers sont nos amis pour la vie, mais pour tout dire, je suis surtout copine avec le fromage. La République nourricière mettait sur les tables en formica de nos cantines un verre Duralex plein de lait qu’on devait boire au début du repas de midi. Beurk. Moi le lait froid m’écœurait. Il paraît qu'au départ dans les années 50 c'était pour éviter qu'on ne donne du vin aux enfants à midi.  Heureusement il y avait toujours quelqu’un prêt à boire mon lait froid, pour que je puisse lire mon âge dans le fond du verre.

On imagine bien Cléopâtre dans ses bains de lait d’ânesse. Et les filles vaguement asiatiques des pubs OBAO qui sortaient d’un bain laiteux et moiré leur corps de porcelaine chinoise précieuse. http://www.culturepub.fr/videos/obao-lait/. La musique de cette pub fait partie de ces choses fondamentalement inutiles que mon cerveau conserve (Merci Vice et Versa) pour ceux qui n’étaient pas là dans les années 80. Franchement, comment renier un tel trésor de bienfaits ?

Pasteurisée aseptisée, suremballée : la vision made in US de l’alimentation

En dehors de mon faible intérêt personnel pour le breuvage tant qu’il n’était pas transformé en un truc plus intéressant, quelques éléments sont venus troubler la surface du bidon.

Dans le Wisconsin j’ai découvert de près une ferme laitière du middle west. En dehors des portes en moustiquaire, de la moquette rouge à poils longs et des coiffures permanentées des filles de mon âge, j’ai été surprise par leur mode de production : traite le matin et le soir, automatisée, les filles de 13 et 15 ans se levaient à tour de rôle à 5h30 pour participer. Poser les trayeuses, attendre. Vérifier un truc sur la cuve. Enlever les trayeuses, passer le jet. Le lait il est où ? Ben on le voit pas, on le touche pas. Et un peu plus tard un camion vient pomper dans la cuve avec un gros tuyau. Alors vous ne touchez pas le lait ? Non c’est interdit ça ne serait pas hygiénique. Et vous en gardez pour vous ? Non Non ! C’est dégoutant, du lait frais pas pasteurisé ! (elles rigolent). Et quand vous voulez du lait ? Ben on fait comme tout le monde, on l’achète en bidon plastique au supermarché.

Voilà. C’est un truc sale quand ça sort de l’animal. Après être passé par la cuve, le container, l’usine de traitement et de conditionnement, alors là, oui, c’est bon ! En 1986 dans le Wisconsin on avait encore une confiance inébranlable en l’industrie agro-alimentaire…

Les bons réflexes des économies en pénurie

En Russie 3 ans plus tard c'était une autre tasse de .... lait :  il fallait avoir ses bouteilles en verre pour acheter le lait frais en vrac, sorti d'une citerne en métal, en magasin ou au marché. Malheureusement Parmalate et Tetrapack en quelques années ont ébloui les consommateurs et fait disparaitre les bonnes habitudes de consommation en vrac et de récupération d’emballages savamment réutilisés. Ils ont inondé l’ex-URSS de briques cartonnées et autres packagings hideux plus ou moins utiles qui camouflaient des produits bas de gamme dont l’Europe se débarrassaient à bon compte et à des prix exorbitants. Le Nescafé insipide était adoré en lieu et place du superbe café à la turc des petites rues de Lviv.

C’était tellement beau de se réveiller dans la chaleur de juin à Donetsk, de voir filtrer le soleil derrière les rideaux vieillots d'un appartement d’une résidence cossue (cossue selon les standards d’une ville minière soviétique) du centre, et d’entendre sous les arbres de la cour, la vendeuse de lait crier « MALAKO » ("lait" dans le texte) près de sa citerne en métal gris, avec le mot écrit à la peinture rouge baveuse. Pas de marque. Pas de pub. Juste cette voix puissante d’une femme aux dents en or et fichu de paysanne. Elle le crie avec la même voix que pour lever son verre et chanter des chansons le samedi soir à la datcha, dans une cuisine exiguë, des chansons à fendre le coeur des pierres, qui parlent d’une fille attachée à un pin qui brûle avec la forêt. C’est pas demain qu’on retrouvera la joie d'un cri innocent de marchande à Donetsk.

Le début du soupçon sur le liquide

Et puis on a appris que Nestlé était soupçonné de fourguer ses laits bébés déshydratés plus très sexy en Afrique et avaient causé des intoxications. Pas très glorieux ça : intoxiquer ceux qu’on est censé sauver de la malnutrition… Mais alors ce produit fondamental auquel on fait confiance, ça ne serait pas bon ?

En plus, les machiavéliques cinéastes décident de troubler la réputation du breuvage : dans le verre de lait de Cary Grant, Hitchcock a mis de la lumière. Il monte l’escalier et on a de forts soupçons : mais qu’est ce qu’il a mis là dedans ?

Les très méchants héros de Kubrick dans Orange mécanique, oeuvrent dans un bar à milk-shake qui s’appelle le Moloko. Un bon article sur l'utilisation de l'image du lait au cinéma: https://www.horschamp.qc.ca/spip.php?article445. Le lait deviendrait donc une boisson tendance chez les pervers qui veulent tromper leur monde ?

La boisson de la faiblesse coupable

Enfin, aujourd’hui arrive le cortège des modes alimentaires et des prophètes qui conceptualisent tout ce qu’on se met sous la dent. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/02/12/faut-il-boire-du-lait_4574590_4355770.html. Entre ce qui est mauvais pour la santé, pour la planète et pour notre conscience, ce qui reste à consommer n’est pas toujours folichon pour notre plaisir.

Le lait des vaches serait à réserver aux veaux: argument tellement massivement employé qu'il m'en paraît suspect... Nous y aurions pris goût massivement sous l’impulsion d’une industrie post deuxième guerre mondiale… Ok pour l’analyse économique.

On va peut-être arriver à ce que le chocolat au lait soit l’ultime transgression, le vrai plaisir coupable à censurer. D’ailleurs c’est un des seuls trucs qu’un anorexique s’autorisera, ni vu ni connu, pour palier ses carences. De mon côté, j’ai acheté un Mont d’Or et quand j’y plante une petite cuillère, pour l’instant encore aucune culpabilité.

 

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