"y a pas de sot métier" c'est une bonne phrase de grand-mère. Et pourtant y en a de drôlement sots des métiers. Pas bêtes à proprement parler. Qui nous laissent juste perplexes. Et qui font dire « y a des gens qui font ça toute la journée? ».

Hier on leur donnait des noms fleuris ou qui sentent le poisson, bref, on savait à quoi s’en tenir. Aujourd’hui on les camoufle, on emballe leur vacuité de termes ronflants et lénifiants. Est-ce que ça console de la dureté?

Travail de brutes ou de forçats 

Dans le vieux Paris ou dans les ZA des villes nouvelles, il y a eu et il y a des jobs pas reluisants. Ceux qui servent de repoussoirs pour inciter les gamins à faire des études. Autrefois leurs noms imagés les peignaient crûment : les débardeurs, les forts des Halles laissaient leur santé à se coltiner des charges inhumaines. Les  décrotteurs nettoyaient les godasses du purin des rues. Mais on avait déjà de très jolis euphémismes : les" anges- gardiens" ramassaient les poivrots à la sortie des cafés pour les ramener chez eux et le "cueilleur d’orphelins" ramassaient les mégots pour récupérer et revendre ce qui restait de tabac.

Maintenant la réalité semble plus fréquentable grâce à un langage désincarné et technique. Si les balayeurs sont « techniciens de surface »,  il y a aussi moyen d’être « nettoyeur ou nettoyeuse de vide-ordures ».

Les rois ce sont les éboueurs. Avant ils étaient chiffonniers, ferrailleurs ou biffins. Maintenant ils ont vraiment le choix : « agent d’entretien », « agent chargé de la collecte des déchets », « agent de propreté urbaine » ou – summum de la classe- « ripeur ».

Plein de métiers autour de nos amis les bêtes

Bien sûr on s’occupe depuis longtemps du bien-être des bêtes: Le "baigneur et tondeur de chiens" était l’ancêtre du toiletteur canin à domicile. Aujourd’hui vous pouvez faire appel à un ostéopathe équin et réclamer les soins des croque-morts pour vos chiens et chats. Vous souhaitez porter un petit bijou cinéraire avec les cendres de votre lapin? Dommage y a rupture de stock!

Ceci dit, il y avait autrefois plein de chouettes métiers dédiés à l’exploitation des bestiaux. La "loueuse de sangsues" vous proposait ses services pour vous décongestionner.

Les "effaroucheurs" d’ours ou d’oiseaux éloignaient les nuisibles à poils ou plumes. Le "montreur d’ours" descendait des Pyrénées dans les villages pour faire danser ou pédaler Martin pendant les fêtes de villages.

C’est sûr que quand on voit le concours de lama déguisé de la foire Minneapolis on peut se demander dans quelle catégorie le classer : amusement bonhomme ou maltraitance de l’alpaga ?

 

Lorsqu’il s’agit de les consommer, on observe un léger glissement sémantique. L’ouvrier d’abattoir, le bouvier et le désosseur deviennent opérateur en transformation des viandes ou logisticien des produits carnés. Le boucher sympa, s’il a peur de passer pour un méchant ringard, peut toujours devenir un "startuper" qui propose du "crowd butchering éthique". Il faut s’adapter.

 

Pourquoi pas videuse de truite ? https://www.dailymotion.com/video/x82ri6

Mais le nirvana, c’est quand même de savoir comment on appelle ceux qui les éliminent.

Le travail de fourrière exaltait Charikhov, l’homme au cœur de chien de Boulgakhov, qui se pâmait de plaisir en disant « hier on a étranglé des chaaats… » dans le Moscou du début du XXeme siècle. Maintenant, vous pouvez postuler pour un métier devenu tout à fait neutre : "capteur ou capteuse d’animaux errants".

Selon la bête nuisible à éliminer, on obtient une assez jolie déclinaison de métiers avec , s’il vous plait un féminin à chaque fois : « dératiseur, dératiseuse, taupier, taupière, désinsectisateur, désinsectisatrice ». Pour un côté plus fonctionnaire, on aimera « agent ou agente de destruction d’insectes, agent ou agente de désinsectisation ». Mais si vous goûtez la nuance scientifique, vous préférerez « applicateur ou applicatrice hygiéniste, applicateur désinfecteur ou applicatrice désinfectrice ». Pour ma part j’ai une préférence absolue pour « exterminateur de nuisible certifié ». Ça t’a un côté héroïque,… et certifié.

Travailler trop près de la mort

Un cran plus loin, il y a ceux qui touchent aux humains morts. Là, il y a comme un voile de pudeur qui fait qu’on n’ose pas tout révolutionner. Le terme fort cérémonieux de « pompes funèbres » est curieusement resté de mise. Le côté grandiloquent de la mort sans doute. On y ajoute maintenant des « maîtres de cérémonie », et des jobs d’envergure comme directeur de crématorium.

Quand un acteur spécialisé dans l’improvisation demande aux spectateurs de choisir un métier pour son personnage, un soir sur deux, quelqu’un  qui veut être plus malin que les autres dit: « thanatopracteur ». Comme quoi c’est difficile d’être malin…

Le fossoyeur, ennobli par Brassens, reste le fossoyeur - ou la fossoyeuse - qui semblera beaucoup plus guillerette.

Par contre le croque-mort de Lucky Luke, Zaccharia Ripp (ben oui quand même) a trop marqué les esprits. http://l-anecdote.com/croque-mort-lucky-luke/. Du coup on préférera nommer nos contemporains "conseillers funéraires".  

Mais il y a aussi les métiers qui cherchent à décrypter la mort violente pour comprendre. Au-delà du classique médecin légiste star des séries, il y a les professionnels de l’identité judiciaire. Ils expliquent avec pudeur comment ils apprennent à travailler sur des corps comme sur des objets, méthodiquement, avec un protocole qui met à distance l’affect, l’émotion, l’empathie.

Il faut écouter l’épisode 3 de la série documentaire LSD sur la police scientifique https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/en-immersion-a-la-police-scientifique . On entre à 1h du mat avec les scientifiques dans la salle du Bataclan dans un silence fumant, petit à petit rempli du bourdonnement et des lumières de 90 téléphones portables qui s’affolent, sans réponses.

Lewis Joly SIPA dans le Figaro

Les hommes travaillent sur des corps qu’ils tentent de considérer comme des choses et voient dans les poches, des morceaux de vie, l’intimité des sonneries, les sms inquiets des proches qui se répètent. Puis, les sms de ceux qui ont compris, et qui disent «nous cherchons à savoir comment va X, si vous avez des nouvelles, informez nous ». Il faut entendre la femme qui a travaillé sur le corps des terroristes avec une colère froide et méthodique. A défaut d'un métier fun, c’est quelqu’un qui sait pourquoi elle se lève le matin.

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