La Baronne Boudberg ne travaillait pas chez Carrefour.

Il y a 20 ans, un jour de Beaujolais Nouveau, il m’a fallu prendre une décision importante pour mon avenir. Je cherchais ma voie après 3 années en Ukraine d’une vie qui ne ressemblait à rien d’autre. En attendant une véritable activité, je faisais des CV, des rendez-vous et je me confrontais à la réalité alimentaire toute crue en faisant des animations en supermarché

 

En ce bel automne, Le Beaujolais nouveau arrivait. Un jeudi légèrement maussade, je me levais aux aurores, pour arriver une heure avant l’ouverture du Carrefour d’Epinay sur Orge. Le chef du rayon boissons, m’indiqua un espace reculé, au fond du magasin et je montais avec application le stand de cette marque inoubliable de Beaujolais que j’allais faire déguster dans des gobelets en plastique toute cette mémorable journée. J’attendais midi pour voir une personne prête à tremper la lèvre dans cette infâme piquette, que je m’étais fait un devoir de goûter dès 9h30 pour savoir de quoi je parlerai. Je m’en tins donc à un argumentaire très sobre, autour du rituel festif du Beaujolais nouveau et du conseil de le servir très frais, pour anesthésier le goût au maximum. Je fus rapidement réconfortée par de sympathiques habitués du magasin, qui furent tout à fait d’accord sur le fait qu’une dégustation pouvait fort bien commencer à 10h. Ils surent développer des arguments sur la qualité du produit dont je m’inspirais immédiatement. Il était « très très bon », il « sentait le fruit » il irait « bien avec tout » (ça se voyait bien sur le visage de l’expert). Quand à dire qu’ils repartaient avec un caddie plein de bouteilles avec une jolie grappe mauvasse dessinée à l’aquarelle, ça dépendait de leur budget course disponible. La journée fut désespérante et drôle, désagréable pour l’odorat et le palais mais bonne pour l’estime de soi, tant il parfois est bon de faire une chose ingrate à titre expérimental, en se disant que c’est pour la gloire.

Le lendemain, en sortant du métro Sèvres Babylone, j’étais un peu impressionnée. Un rendez-vous au Lutetia, ça en impose quand même. C’est pas tous les jours qu’on croise les fantômes de Picasso, Beckett et Joséphine Baker. Même si la veille ceux des poivrots d’Epinay sur Orge hantaient bel et bien le rayon boissons.

J’avais rendez-vous avec un monsieur au nom très neutre, dont on m’avait donné la carte de visite. Une carte faite dans une machine à deux balles, en noir et blanc sur un papier cartonné bof. La carte portait le nom d’une agence avec un sigle insignifiant en 3 lettres genre « Agence ATS » et une ombre de serrure noire suggérant un vague métier d’enquêtes. Mr Paul Morin m’attendait à 14h au bar du Lutetia. A l’entrée, une plaque vous rappelait que l’hôtel avait accueilli les déportés au retour des camps de concentration. Je trouvais le bar avec ses fauteuils rouges et son ambiance rétro. A une table, un monsieur leva la tête et me fit un petit signe.

Après les salutations d’usages et la commande de boissons gazeuses - j’avais ma dose d’alcool pour un mois- il m’a fait assez vite parler de l’Ukraine dont je revenais et où j’étais susceptible de repartir. Il savait que j’avais vécu à l’Ouest du pays. Je mis un peu de temps à comprendre, que si un type sympa de l’Ambassade de France m’avait donné, avant que je quitte Kiev, cette carte de visite,  c’est parce qu’il pensait que j’avais été aux premières loges pour observer quelques obscures mouvements nationalistes extrémistes de Galicie. Est-ce que je connaissais les leaders de ce mouvement dont le drapeau avait de vrais airs nazis? Est-ce qu’ils recrutaient chez les jeunes de l’université ? Y avait-il d’autres mouvances nationalistes moins extrêmes, visibles dans la vie intellectuelle locale ? Il m’avait donné sur une feuille des questions comme un devoir à faire à la maison. La balle était dans mon camp. J’ai fini mon Perrier, j’ai dit que je n’avais sûrement pas accès aux informations dont il avait besoin, et que je lui donnerai très vite une réponse.

Lviv de nuit par Nikita Manokhin

En ressortant du Lutetia, j’ai pensé aux soirées dans les cafés de Lviv avec les profs, les étudiants, les artistes que je connaissais. La joie, l’énergie, les rires et un reste de peur dans ces soirées vivantes et pleine d’espoir. Pas la moindre trace des extrémistes nauséabonds. Dans la chaleur des cafés, au- dessous des congères et du vent froid et humide qui balayait l’extérieur, j’écoutais rire des garçons aux yeux clairs et à l’humour désespéré, qui se seraient damnés pour un jean et un paquet de Marlboro au début des années 80.

Je situais bien le siège du parti extrémiste qu'était l’UNA/UNSO, cette maison bourgeoise avec des stucs défraichis, comme tant d’autres à Lviv, près de l’école polytechnique, pavoisée de drapeaux clones des bannières nazies. J’imaginais bien aussi, la faune qui composait ses adeptes et qui parfois défilait en un petit groupe de 15 ou 20. Ces mecs très jeunes, rasés, au teint blême et gueules butées d’enfants battus, en survêtements acryliques et blousons de simili cuirs. Ils trainaient près des kiosques; à la gare ils crachaient par terre en attendant des comparses, portaient des sacs informes dans lesquels on imaginait aussi bien des bijoux anciens en ambre et argent volés à une vieille effrayée, des robinets neufs détournés dans une usine en faillite, des kalachs démontées venues d’un complexe militaire de Sibérie en déroute ou des cartouches de Camel contrefaites en Turquie. Dans certains bars d’entresols à la lumière glauque, ils buvaient une bière et sto gram de vodka, en regardant d’un œil mauvais les jambes des passantes. Penser qu’on accordait la moindre importance à ces tarés et gaspiller son énergie à les étudier et les comprendre, eux et ceux qui les manipulaient n’entrait pas dans mes compétences et ma motivation.

En rentrant chez moi, j’ai jeté le questionnaire de Mr Morin au panier, je ne sais même pas si j’ai appelé pour décliner son offre. La trouille peut-être ? Ouais, ça doit être ça. Quand j’ai reçu mon bulletin de paie pour l’animation « Beaujolais Nouveau », j’ai repensé à la fille de 40 ans qui animait un stand crackers Belin et venait, pleine d’espoir, voir si il me restait des pin‘s. J’ai téléphoné à l’agence pour dire que je n’étais plus disponible pour les campagnes à venir.

Aujourd’hui je fais du conseil en innovation, une bonne synthèse en fait: un pied dans les secrets technologiques d’entrepreneurs plus ou moins géniaux, un pied dans le boniment de foire pour obtenir des financements et convaincre les consommateurs pilotes de tester une nouveauté. Le Lutetia est en travaux et les hypermarchés sont de plus en plus petits. Où est ce qu’on se retrouve pour le Beaujolais Nouveau ?

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