C’est ce que dit Darroussin, chef du bureau des légendes, à son meilleur agent-traître, Kassovitz, en lui offrant un agenda tendu de cette fameuse peau. Si vous n’avez pas encore vu « Le bureau des légendes » vous avez de la chance. Commencez.

J’en avais assez des films ou séries d’espionnages anglo-saxonnes dans des locaux qui ressemblent à des vaisseaux spatiaux, avec d’anciens militaires endurcis, expressifs comme des porte-parapluies, (salut Gibbs), et des femmes agents permanentées, en tailleur Valentino avec le gloss impeccable après 12 heures d’interrogatoire. Marre aussi des pouvoirs hors normes et des super héros à tous les étages, qui cicatrisent et ressuscitent sur commande.

 

Dans le bureau des légendes, tous les personnages ont de la consistance et tout le monde est double. Darroussin est à la fois intègre, paranoïaque, touchant et antipathique, Kassovitz est un homme de fer, froid et efficace, doublé d’un amoureux totalement paumé, Sarah Giraudeau une manipulatrice impressionnante de candeur. Les djihadistes, les durs des services secrets syriens et les fils de riches iraniens ne sont jamais aussi caricaturaux qu’on voudrait bien qu’ils soient.

Pas de locaux ultra design et numériques, pas de souterrains glauques et mélodramatiques, pas d’accessoires de luxe gadgétisés, désolé James. Des bureaux standards, cantine, machine à café ascenseur. Ils n’ont pas la superclasse, ce ne sont ni des playboys ni des bombasses fatales. Les gars ont la tête de nos voisins, des pompes confortables, des costumes passe-muraille. Les filles ont des têtes de premières de la classe naïves ou d’assistantes de direction en PME. Cette série rend l’espionnage crédible et proche de notre monde. Les intrigues sont en miroir des actualités que nous entendons tous les jours. Les espions et leurs équipes ne sont pas des surhommes, ils ressemblent à des gens qu’on connaît, qu’on a croisé, qu’on aurait pu être.

Eric Rochant avait déjà fait les Patriotes en 1994, un excellent film. C’est vraiment le sujet pour lequel il est fait.

L'espionnage ordinaire, déjà un sujet en 1994 pour Eric Rochant

En plus des « clandés » sur le terrain, ces stars qui n’en sont pas, la « boîte » marche grâce à d’obscurs et magnifiques employés du bureau : Pépé, Mémée et la Mule, qui passent leur temps à transporter les gens, vider, fouiller puis ranger des apparts, faire des courses, des pansements, cacher des voitures dans des parkings. Sans poser de question, sans commentaires, mais quand même attentifs. Les veilleurs, inquiets et vigilants, le grand patron qui voit les choses de haut mais sait mettre les mains dans le cambouis.

Et puis les geeks, en chemises bien fermée, qui bidouillent dans des ateliers sans fenêtres. L’un d’entre eux installe pour son chef le logiciel qui lui permettra de les suivre tous à la trace grâce à leurs téléphones. En lui montrant le fonctionnement sur l’ordinateur, il a ce commentaire pragmatique et teinté d’autodérision : « Avant de rentrer chez moi, je fais souvent 2 fois le tour du périph en voiture. Je ne vous dirais pas pourquoi mais c’est le seul truc bizarre que je fais. »

C’est la première fois depuis des dizaines d’histoires d’espionnage que l’on voit des gens comme nous, mettre en jeu leur vie pour une cause, pour leur patrie. Sur le terrain des opérations, en prise avec le danger, ou bien en veilleur, en passant leur temps, leur énergie, leur intelligence à assister les autres. Dans l’ombre, ces gens deviennent réels.

L’an dernier Sylvain Tesson a écrit « Berezina » un livre où il revit le trajet de la retraite des armées Napoléoniennes de Russie vers la France, en hiver. Son regard sur le monde contemporain, en quittant la peau d'un grognard:

 « Et puis, nous étions devenus des individus. Et, dans notre monde, l'individu n'acceptait le sacrifice que pour d'autres individus de son choix : les siens, ses proches – quelques amis peut être. Les seules guerres envisageables consistaient à défendre nos biens. Nous voulions bien combattre, mais pour le salut de nos paliers d'appartement. Nous n'aurions plus surenchéri d'enthousiasme à l'idée de nous sacrifier pour une idée abstraite, supérieure à nous même, pour un intérêt collectif et – pire –pour l'amour d'un chef. »

Dans le bureau des Légendes on voit des gens normaux, qui dédient leur vie à servir une idée de leur patrie. Ça en fait des héros bien réels. Et nous est-ce qu’on le ferait?

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