Geoffrey, Bojé Moï!
Geoffrey, Bojé Moï!

Hommage à la post-synchronisation à l'ancienne qui a permis à des générations de cinéphiles de l’ex-URSS et peut-être d’ailleurs de voir et comprendre des films étrangers. 3 souvenirs de films, qui ont pris pour moi, dans les années 90, un relief particulier grâce à ce procédé.

Ce soir-là sur YT-1 (prononcer ou-té-adine), au programme « Angélique Marquise des Anges ». Je reste devant ma soupe et la vieille télé aux couleurs approximatives, perplexe. Y a-t-il encore des téléspectateurs ukrainiens pour regarder ça en 1994 ? Comment vont-ils doubler la voix de Robert Hossein ?

Le film commence. Toute la bande son française est audible en bruit de fond, très bas. Par-dessus, un monsieur fatigué, qu’on imagine guichetier à la poste, lit l’intégralité des dialogues en Ukrainien, d’un ton uniforme comme s’il dictait une liste de courses, presque sans ponctuation: « mon amour je ne peux plus vivre sans toi non tu es fou je me consume sans toi ha laisse-moi non oui Geoffrey tu es beau je t’aime oui je suis à toi je dois partir non. » Je n’avais jamais regardé Angélique en entier depuis mes 5 ans, mais là, c’était bien mieux que du Godard.

Le Cinéma Kyiv, haut lieu de la cinéphilie de Lviv

Le Cinéma Kyiv, haut lieu de la cinéphilie de Lviv

Le cinéma Kyiv de Lviv était l’un des seuls à passer régulièrement des films français. Il proposait cette semaine là un festival Bergman. Je me devais d’y être. J’y retrouvais le tenace directeur, qui continuait à faire des pieds et des mains pour garder son statut de ciné-club et passer autre chose que Rambo et Jurassic Parc. Dans le public, de vieux hippies soviétiques cinéphiles, des profs de langues et des musiciens à la culture encyclopédique et aux vêtements usés, des étudiants curieux et exaltés, des notables qui aiment se targuer de culture et vont pouvoir porter un toast après la projection. Le festival démarra en fanfare, avec « Sonate d’Automne ». Enfin, en fanfare très lente. Le film était audible en Suédois, post synchronisé en Ukrainien par un monsieur avec micro, installé à un pupitre à droite de l’écran, qui éclaire le texte qu'il lit en direct à la lampe de poche.

Une bonne rigolade à la Bergman
Une bonne rigolade à la Bergman

J’aime le cinéma. J’ai déjà supporté des Tarkovski chiants (mention spéciale à Nostalghia) et des "2001 l’Odyssée de l’espace" interminables, en général pour une bonne copine ou pour un beau copain. Mais là, ça a été le paroxysme de mon masochisme cinématographique. Il y avait de belles couleurs, des femmes torturées qui s’engueulent dans la forêt, d’une manière qu’on imagine douloureuse en Suédois et ça fait déjà un peu mal aux oreilles. Et quand le gars, sous sa lampe, double les insultes dans un Ukrainien littéraire qui m’échappe, c’est très long, très très long. Pour tout dire cet homme m’a franchement paru héroïque. De fait, j’ai gardé de ce film une sensation douloureuse et pénible, un sentiment d’avoir passé une épreuve. Finalement j’ai sûrement tout à fait ressenti ce que voulait faire passer Bergman.

Le charme (peu) discret du cinéma post-synchronisé

Un film français était arrivé et devait être diffusé le dimanche, toujours dans ce même cinéma Kyiv, mais la traductrice de Français habituelle étant malade et le film arrivé sans la traduction, une amie prof fut appelée pour préparer et lire le texte. Pas très sûre de son coup, elle me demanda de venir visionner le film avec elle pour rédiger le texte. Nous avons donc passé tout le samedi, enfermées dans une salle de projection décrépie et froide, à noter et traduire les dialogues de « Je suis le seigneur du château » de Régis Wargnier.

Une journée à courir dans les forêts bretonnes avec des petits garçons et la sublime Dominique Blanc. Arrêter leur course, revenir en arrière et hop! les violons de Prokofiev qui redémarrent. Revenir en arrière recommencer. Et hop encore les violons. La sensation d’être soi-même le metteur en scène ou le monteur du film, c’était grisant. Il m'en est resté un goût prononcé pour Roméo et Juliette de Prokofiev et une tendresse particulière pour Dominique Blanc, comme si elle aussi avait passé l’après-midi avec nous.

Merci à tous les forçats de la post synchronisation, ce samizdat cinématographique…Pour le temps qu’ils ont donné, ces passionnés payés à peine ou pas du tout, à se plonger dans un univers, noter, réécrire des heures de dialogues pour ce résultat, dérisoire, parfois comique mais puissant. Ils ont permis à des contemporains de coins reculés et oubliés, curieux de l’autre, de voir le monde et à des esprits taquins qui passaient par là, de garder un souvenir unique de ces séances.

Retour à l'accueil