Le père Noël dans Schnock
Le père Noël dans Schnock

Une petite ville du Sud. Pas assez au Sud pour être en bord de mer dans un pays de vacances, assez loin de tout cependant, pour qu’on s’y ennuie ferme.

La nature rude apporte beaucoup de pluie. La splendeur minière lointaine marque le paysage et la ville est une succession d’architectures hétéroclites et sans grâce. Un canal bétonné ruisselant de verdure, des zones d’activités tristes comme partout et un centre-ville où les noms des rues et des théâtres sentent un passé communiste presque un peu honteux maintenant.

Dans le centre-ville, les magasins de fringues d’occasion arborent de gros nœuds brillants aux coins des devantures, l’Hippopotamus affiche déjà son menu de Réveillon et les magasins de téléphones portables blancs et lumineux comme des pharmacies de luxe se disputent les emplacements stratégiques avec les agences bancaires. Les boutiques de marques du petit centre-ville attirent surtout les visiteurs de passage, ou les propriétaires cossus de mas de campagne venus faire une journée d’achats et de sorties en ville. Les habitants d’ici font plutôt leurs courses dans les hard-discount de périphérie, à la Halle aux Chaussures ou sur le Bon Coin.

On est mercredi midi, début décembre, sur une petite place du centre. Un mercredi midi gris, mais sans pluie, assez frais, mais pas trop froid. C’est bientôt Noël.

La place triangulaire est bordée d’une des rues les plus passantes du centre et, à la pointe opposée, commencent les deux rues de boutiques « chics ». Un des côtés de la place est dominé par un bureau de poste centrale à l’architecture vieillotte des années 30. Un peu plus loin un chantier en cours, qui vise à rénover la gare routière.

Sur la place, ornée de 2 ou 3 bancs et plantée de quelques arbres et d’une vague pelouse, est installé depuis quelques mois une baraque ou plutôt un camion à frites, avec un petit auvent et quelques tables en plastique rouge pour faire terrasse. Dans d’autres villes, d’autres lieux, ce serait un food-truck bio avec des tabourets en bois de palettes recyclées. Ici c’est une baraque à frites, question de standing et de vocabulaire.

Sur le tableau, à l’entrée, les spécialités du chef sont inscrites à la craie : aujourd’hui « panini sauce blenche er burger ». Le choix des desserts en promotion est souligné par des étoiles en carton jaune fluo scotchées sur la vitrine réfrigérée. Un monsieur gentil mais très rouge et vite débordé s’active, prend la commande, lance la préparation, oublie la commande, s’excuse, rigole, cherche le ketchup.

Sur la terrasse, un jeune ouvrier du bâtiment en tenue maculée de peinture blanche finit son panini en tapant des textos d’un air maussade.

Un grand-père massif, à la barbe poivre et sel, en coupe-vent Tribord bordeaux élimé est installé à une table. Devant lui, un café. Il surveille un petit garçon de 3 ans aux yeux clairs, en anorak camouflage sale. La tête rasée approximativement à la tondeuse, le gamin nerveux court après une petite voiture. Sur la table, devant sa chaise repoussée, une barquette où restent quelques frites noyées de ketchup et un bout de blanc de poulet grignoté.

  • Kevin, t’en veut plus des frites ?
  • Nan !
  • Alors je les mange, faut pas gâcher. Viens manger le dessert que Papy a acheté!
  • C’est quoi ?
  • C’est la glace Carambar de la télé.
  • Ouais !!

Le vieux tend l’esquimau au gamin qui est venu se rasseoir. Il est assez excité, mange en chantonnant avec des soupirs de satisfaction, en balançant les jambes. Le grand-père finit les frites figées dans le ketchup, avec application. Pendant un moment, chacun est concentré sur sa dégustation.

  • Dépêche-toi de finir, maintenant on rentre, tu vas aller faire la sieste.
  • Pourquoi ?
  • Parce que c’est moi le chef, le boss, et j’ai dit que tu allais faire la sieste.
  • Merde.

Le grand père lève les yeux avec stupeur. Il y a un grand silence. Le petit, piqué de curiosité par la réaction de son aïeul s’excite de cette découverte :

  • Merde, je t’emmerde, je t’emmerde. Répète-t-il de sa petite voix aigüe et surexcitée.

Le grand père se ressaisie et retrouve sa dignité bafouée :

  • Dis-donc, ça va pas la tête? Tu parles pas mal comme ça.
  • Pourquoi ?
  • Si tu parles mal et que t’es pas gentil tu vas voir, ça va pas se passer comme ça. C’est moi le boss.

Le gamin rit d’un petit rire hystérique et répète :

  • C’est moi le boss !

Le grand père l’observe par en dessous et affute ses armes, en regardant les décors festifs des devantures.

  • C’est bientôt qu’il doit venir le Père Noël ?
  • Ouiii !
  • Tu veux qu’il t’amène des trucs le père Noël ?
  • Bah oui !
  • Qu’est-ce que tu veux qu’il t’amène ?
  • Moi je veux des Bakougans et une PlayStation ! des Bakougans ! des Bakougans !
  • Et ben si t’es pas gentil et que tu me parles mal, tu sais ce que je ferais, moi ?
  • Quand le Père Noël il arrivera pour les cadeaux, je sortirai mon fusil et pan ! Je lui tirerai dessus moi au Père Noël, je le dégommerai. Ha ha ! Tu pourras toujours les attendre tes cadeaux, tes Bakougans… »

Le grand père, fierté retrouvée, terrasse du regard quelques personnes consternées autour de la baraque à frites, et se lève d’une détente souple et guerrière.

Le petit se laisse glisser mollement de sa chaise en plastique, défait pour l’instant. Avec un air buté et une joue encore pleine de glace qu’il essuie avec sa manche, Kevin vient prendre muettement la main de son grand-père et le suit, trainant des pieds, préparant déjà de vagues idées d’injures et d’assassinats de lutins.

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